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Jean Malaurie, explorateur du Grand Nord, est mort à l’âge de 101 ans

Jean Malaurie, le célèbre géographe-physicien français, également écrivain, éditeur, explorateur polaire, est décédé. Il avait consacré sa vie et une grande partie de ses recherches aux peuples autochtones, et plus particulièrement aux Inuits, qu’il n’a cessé de défendre.

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Son nom devrait rester à jamais associé au grand désert blanc de l’Arctique, à Thulé et aux Inuits. Le 29 mai 1951, Jean Malaurie et l’Inuit Kutsikitsoq étaient les deux premiers hommes au monde à atteindre le pôle géomagnétique Nord. Une aventure entreprise avec seulement deux traîneaux à chiens. Compagnon de Paul-Émile Victor, défenseur des Inuits, fondateur de la collection « Terre humaine », créateur de l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, ambassadeur Unesco pour les régions polaires arctiques… Le parcours de cet homme aux 31 expéditions polaires donne le vertige.

Né un 22 décembre 1922 à Mayence, en Allemagne, dans une famille catholique française, réfractaire au Service du travail obligatoire en 1943, il passe alors dans la clandestinité. Frais émoulu de l’Institut de géographie de l’Université de Paris, il est nommé en 1948 par son maître Emmanuel de Martonne géographe/physicien des Expéditions polaires françaises conduites par Paul-Émile Victor au Groenland.  

Jean Malaurie enchaîne les expéditions polaires au tout début des années cinquante avec un détour dans le désert du Hoggar. Sa première mission au Groenland, à Thulé, s’effectue durant l’été 1950 et servira d’objet à sa thèse consacrée à la géomorphologie dans le nord-ouest du Groenland. Il dirige seul, pour le CNRS (avec des moyens très limités et un soutien minimal), la « première mission géographique et ethnographique française dans le nord du Groenland ».  

Terre d’Ingelfield, avril 1951 Jean Malaurie

Immersion totale chez les Inuits 

« Je me suis retrouvé avec les Inuits, que j’ai très vite sentis comme devant être mes maîtres », confiait Jean Malaurie en 2010 sur RFI dans l’émission Microméga de Caroline Lachowsky. Colosse à la tête solide et au verbe haut, sourcils broussailleux et cheveux en bataille, il n’aura eu de cesse d’être le vaillant défenseur des minorités boréales. « L’explorateur se laisse explorer, et peu à peu établit sur un plan de fraternité les liens recherchés avec ces hommes », avouait-il dans la même émission.  

Son immersion chez les Inuits est totale et le conduit à devenir l’un des leurs. « J’étais le petit Blanc qui mangeait comme eux, avec eux, je suis devenu de la famille, oublié, je les entends parler en oubliant le Blanc que je suis, et à ce moment-là ils sont dans la vérité d’eux-mêmes » racontait aussi Jean Malaurie ce jour-là dans un studio de RFI à la Maison de la Radio. 

En juin 1951, à Thulé, l’explorateur découvre par hasard une base aérienne américaine, en compagnie de Kutsikitsoq avec qui il a atteint le pôle géomagnétique nord. Délégué par les Inuits, le jeune missionné du CNRS du haut de ses 28 ans part à la rencontre d’un haut gradé US auquel il déclare « Go home, mon général. Vous n’êtes pas le bienvenu. » Des paroles qui n’auront pas suffi à faire décamper l’armée américaine, mais qui ont définitivement lié le destin de Jean Malaurie au peuple Inuit. 

À écouter aussi :Jean Malaurie, une vie parmi les Inuits

« J’ai voulu casser la barrière entre ceux qui savent et les autres » 

Une anecdote fondatrice que Malaurie a racontée en 1955 dans Les derniers rois de Thulé, qui décrit la vie des Inuits. Un ouvrage fondateur de la collection Terre Humaine aux éditions Plon, qu’il crée. La collection dont il est longtemps resté le directeur a ensuite accueilli d’autres grands classiques comme Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss (1955), Terres vivantes, de René Dumont (1961), et Le cheval d’orgueil de Pierre Jakez Hélias (1975). Pendant plus de 65 ans jusqu’à aujourd’hui, Terre Humaine a publié des œuvres consacrées au témoignage en faveur des peuples et des sociétés en voie de disparition. « J’ai voulu casser la barrière entre ceux qui savent et les autres, rendre le bonheur de comprendre accessible à tous. Et rétablir cette part de sensibilité première, cette vérité du « je » et de l’intime si méprisée de nos savants au nom de l’objectivité scientifique » avait expliqué Malaurie. Les ouvrages édités dans la collection Terre humaine ont cela de commun qu’ils posent le questionnement fondamental de l’homme dans sa relation à ses semblables et à son milieu. 

À 68 ans, et à la demande d’un conseiller scientifique de Mikhaïl Gorbatchev, il dirige en 1990 la première expédition soviéto-française en Thoukotka sibérienne. « Je ne suis pas communiste, mais je déteste le capitalisme et j’aime les Russes », déclarait-il dans une interview à La Croix en 2019. C’est donc très justement à Saint-Pétersbourg qu’il fonde en 1994 une Académie polaire d’État où est formée, depuis, l’élite des peuples transsibériens. Une école où la langue française est la première langue étrangère et dont Jean Malaurie est resté président d’honneur à vie. 

Devenu une référence mondiale dans le domaine du monde arctique, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Jean Malaurie a publié une trentaine d’ouvrages au cours de son existence. Une vie consacrée à enseigner l’anthropogéographie de la pierre à l’homme, ou comment on ne peut comprendre les peuples arctiques sans réflexion sur leur environnement physique. « La pierre parle, elle est une mémoire d’énergie », aimait-il à dire. 

Défenseur des droits des minorités arctiques, notamment face à l’exploitation pétrolière du Grand Nord, fin connaisseur du génie animiste des Inuits et de leurs chamans, c’est en France, à Dieppe (Seine-Maritime) que Jean Malaurie s’est éteint, loin du « couchant blanc » évoqué par Rimbaud dans ses Illuminations et auquel il faisait référence dans « Les derniers rois de Thulé ». 

À écouter aussiTerre Humaine, une collection très particulière

 

►À lire : 

Oser, résister. Éditions CNRS. 2018

Ultima Thulé. De la découverte à l’invasion d’un lieu mythique, Éditions Chêne, 2016

Les derniers Rois de Thulé. Avec les esquimaux polaires, face à leur destin, Pocket. Terre Humaine Poche.  

►À voir : 

- La saga des Inuits, une série documentaire de Jean Malaurie (INA productions). 

Source du contenu: www.rfi.fr

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