AccueilCultureFestival d’Avignon 2024: notre sélection de spectacles à ne pas manquer

Festival d’Avignon 2024: notre sélection de spectacles à ne pas manquer

Parmi le foisonnement de spectacles, dans le in comme dans le off, voici notre sélection. Au menu, des œuvres «documentaires», politiques ou poétiques, toutes de haute tenue.

La Vie secrète des vieux

Clouée sur un fauteuil roulant, Jacqueline, 91 ans confie qu’elle a «tous les jours envie de faire l’amour». Vaillant malgré une péritonite et un infarctus, Jean-Pierre, 85 ans s’applique pour accomplir l’acte comme si c’était la dernière fois. Micheline n’aime pas «rentrer dans les gens», mais adore jouir dit-elle, un large sourire aux lèvres. Familier de la «performance documentaire», Mohamed El Khatib a conçu une pièce à partir des témoignages qu’il a recueillis dans des Ehpad, en France et en Belgique. Huit acteurs amateurs, un professionnel et une aide-soignante (Yasmine également chanteuse), les vieux -ils souhaitent qu’on les appelle ainsi- partagent leur conception et leur expérience de l’amour et de la sexualité avec un public attentif. Sans tabous et avec drôlerie. Sous le regard du metteur en scène qui garde son manuscrit entre les mains, ils ont droit chacun à leur tour à un morceau de bravoure. Étincelante Jacqueline qui récite une tirade de Bérénice. En déambulateur, Sally raconte qu’elle n’a découvert l’orgasme qu’à 40 ans. Depuis, elle se rattrape avec un Mexicain «caliente». Sur un écran, on peut lire que deux défibrillateurs sont disponibles sur scène. La salle éclate de rire. Ces vieux, plus jeunes que les jeunes, expriment distinctement leurs rêves avortés et leurs désirs toujours présents. En troupe, ils expliquent qu’ils songent à créer un «spectacle qui donne envie de vivre». C’est ce qu’a réussi à faire, avec leur concours, leur «chef», Mohamed El Khatib. Les spectateurs se lèvent pour les saluer. Jacqueline a les larmes aux yeux. N.S.

Avignon In, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, en français surtitré en anglais, jusqu’au 19 juillet. Du 12 au 26 septembre au Théâtre de la Ville (Paris), le 5 octobre, Festival Internazional del Teatro (Lugano, Suisse)…

La France, Empire

Dans un seul en scène «documentaire», l’auteur comédien Nicolas Lambert raconte l’histoire de la colonisation. «Montrez en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne.» Une feuille de papier blanche à la main, lunettes sur le nez, Nicolas Lambert tente d’expliquer à sa fille en classe de troisième le b.a.-ba de la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences. «On ne dit pas deuxième, sinon, ça veut dire qu’il y en aura une troisième…», précise-t-il. Officiellement, il n’y eut que des «événements». Il a fallu attendre une vingtaine d’années pour parler de la Guerre d’Algérie. Après la trilogie Bleu-Blanc-Rouge, l’A-Démocratie, très documenté et également imprégné de son histoire personnelle, l’auteur tord le cou aux clichés véhiculés par les manuels scolaires, se moque des poncifs, raconte enfin la vraie Histoire de France, le temps des colonies, le démantèlement de l’«empire» républicain.

Après la trilogie Bleu-Blanc-Rouge, Nicolas Lambert tord le cou aux clichés et aux poncifs de l’histoire de la colonisation française.
Pauline Le Goff

Originaire de la région picarde, dont il analyse la «désintégration», le comédien incarne avec brio et tour à tour son grand-père «tape dur», sa grand-mère traumatisée qui refuse qu’il fasse la guerre, Maître Capello, pointilleux sur les accords de la langue française, le général de Gaulle ou Nicolas Sarkozy et son discours du 26 juillet 2007 à Dakar écrit par Henri Guaino à l’université Cheikh-Anta-Diop. Selon l’ancien président de la République, «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire»… Nicolas Lambert se souvient qu’enfant, il passait des heures à rêver et à lire des bandes dessinées dans le grenier familial. Ex-soldat, son grand-père chantait la Casquette du Père Bugeaud. Pourtant, le dramaturge évite le jugement. Pédagogue, voire didactique, il se contente de constater les faits, non sans humour. «Pourquoi ne m’a-t-on pas “déraconté” » le roman national de l’empire de la République ?», s’interroge-t-il, en rappelant que les hommes dont les noms ornent les rues -Galieni, Faidherbe ou Lyautey- ne sont pas si admirables. Ses réponses sont étayées et claires malgré une mise en scène mal ficelée de son cru et quelques longueurs. Nicolas Lambert parcourt le plateau de façon trop systématique, heureusement bien éclairé par son complice Erwan Temple.

Né en 1964 à Saint-Quentin, dans les Hauts-de-France, l’acteur a fait des études de philosophie avant de diriger le Théâtre universitaire de Nanterre et de fonder, avec Sylvie Gravagna, la compagnie Charlie Noé (Pantin, 1990-2004). Nicolas Lambert n’en est pas à son premier «spectacle documentaire». Il avait déjà puisé dans les archives pour élaborer des seuls en scène sur les mensonges d’État. Dans le cadre de l’A-Démocratie, il «jouait» Elf, la pompe Afrique, qui revenait sur scandale politico-financier des années 1990, Avenir radieux une fission française, sur le nucléaire et Le Maniement des larmes, consacré à l’armement. Au fait du passé et de l’actualité, le quinquagénaire pourrait tout à fait intervenir dans les écoles. N.S.

Avignon Off, au 11• Avignon, jusqu’au 21 juillet.

Blanche, l’Odyssée d’une vie

«Quelle sauterelle!», s’amuse la tante de Blanche. Née en Algérie, l’enfant a grandi en France. Mélanie Vinolo a écrit et interprète son histoire et celle de sa famille haute en couleurs. La guerre est passée par là, son frère (Arthur Pérot, 26 ans) n’en est pas revenu, la ferme a périclité. La comédienne fait mijoter une soupe odorante en égrenant des souvenirs autour d’une longue table en bois qui sert de scène (cave, grenier, arrêt de bus…). Hervé Estebeteguy dirige une troupe basque époustouflante d’énergie également chanteuse et musicienne. Aucun temps mort ici.

La petite Blanche est entourée de fantômes solidaires chers à son cœur. L’armoire remplie de draps blancs est leur refuge. On n’ose imaginer le budget farine ! Ingrédient essentiel pour plonger dans un passé sombre ou lumineux. Diane Lefébure et Camille Duchesne sont tour à tour mère, fille et esprits protecteurs. Il faut vivre pleinement répète Blanche tout feu tout flamme entre Gymnopédie d’Erik Satie et une chanson d’Enrico Macias. Montée sur ressort, Mélanie Vinolo -l’actrice a joué Cyrano de Bergerac– emporte l’adhésion de la salle. Un spectacle personnel riche en émotions. N.S.

Avignon Off, Présence Pasteur, jusqu’au 21 juillet.

C’est mort (ou presque)

« Plus ça se dit, plus c’est vivant, la répétition, c’est ça qui fait la vie », scande de plus en plus vite Joachim Latarjet, en grattant sa guitare. Il s’empare avec énergie et plusieurs instruments de musique, de la poésie de Charles Pennequin, un ancien gendarme mobile à la retraite à la plume aiguisée. L’homme-orchestre virtuose qui partage sa passion pour les paroles de La Ville est un trou et Plaidoyer pour un mort (Éditions P.O.L.) est multidisciplinaire. Assis au milieu de micros et projecteurs, il les prononce clairement et sur un rythme entraînant. Né à Cambrai en 1965, l’auteur, fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage semble avoir eu une existence mouvementée. Les images que drainent les chansons sont fugaces, mais gravent les esprits. Un enfant qui se cache sous son lit, un père porté sur la bouteille, la déchéance physique, la «peine d’amour», des petites gens pas «très finauds». Prix international de littérature Bernard Heidsieck en 2023, Charles Pennequin écrit : «J’écrase les mots, tout ce qu’il y a dans ma tête, je le sors et je le ratatine par terre.» Plus jeune, il créait des textes dans sa chambre. Il était son «unique public». Grâce à Joachim Latarjet, ce n’est plus le cas. N.S.

De Joachim Latarjet, d’après les textes de Charles Pennequin. Avignon Off, Théâtre du Train Bleu, jusqu’au 21 juillet.

Le Lavoir

Août 1914, quartier Saint-Leu d’Amiens, sous un chaud soleil. «Le travail, c’est la vie», lance la «gardienne» du Lavoir. Entre deux lavages de draps et de chemises, ça cause, ça pleure, ça rit, ça récrimine, ça chante et ça danse au bord de l’eau savonneuse dans les senteurs d’eau de javel. Délurée, Gilberte choque ses consœurs parce qu’elle vit aussi librement qu’un garçon, Fadhila a des soucis avec ses garçons, Rolande a fait une «bêtise». Judith, juive et veuve n’a pas oublié son mari. La «méchante» Rosine a été violée par ses maîtres avant de trouver une place comme nourrice à Paris. Julienne, elle, a été heureuse avec son « Pierrot » avant sa mort quand elle a eu trente ans. La «gentillette» n’est pas maline, mais sensible. Et la petite nouvelle Mathilde rêve de voir les grands magasins de la capitale.

Fortes têtes, fragiles aussi, ces travailleuses portées par des interprètes de grand talent se cassent le dos à force de besogne. Courageuses, résignées ou révoltées, elles n’ont pas la langue dans leur poche.
DR

Emmenées avec hardiesse par la metteuse en scène Frédérique Lazarini, Coco Felgeirolles, Emmanuelle Galabru ou Christine Joly, au total douze comédiennes et un acteur, émeuvent le public. Fortes têtes, fragiles aussi, ces travailleuses portées par des interprètes de grand talent se cassent le dos à force de besogne. Courageuses, résignées ou révoltées, elles n’ont pas la langue dans leur poche. L’une d’entre elles cite Zola et Jaurès pour défendre la condition des femmes. Pourquoi n’obtiendraient-elles pas le droit de voter ? Mais la Guerre est proche. Lors de sa création à Amiens, puis à Avignon en 1986, Le Lavoir de Dominique Durvin et Hélène Prévost (Éditions des Quatre Vents) monté par Brigitte Damiens a été un triomphe (prix du Festival d’Avignon Off et Grand prix du Festival d’Edimbourg). Il ne devrait pas en être autrement cette fois-ci. Un spectacle généreux plein d’humanité. N.S.

De Dominique Durvin et Hélène Prévost. Avignon Off, jusqu’au 21 juillet, Théâtre Le Chien qui fume.

160.000 enfants, violences sexuelles et déni social

On prend une claque. Sur un plateau nu, un cercle de lumière au centre, Nacima Bekhtaoui, Isis Van Groeningen et Cécile Morel, les trois comédiennes et chanteuses commencent par décrire un viol sur un enfant, un garçon ou une petite fille de 7 ou 8 ans. «Chaque année, 160.000 enfants subissent des violences sexuelles», répètent-elles. Sobres, mais implacables, elles prononcent et répètent les mots simples, pénis, vagin et l’acte commis par l’adulte dans sa crudité et sa violence. Elles insistent sur «le présent perpétuel de la souffrance» des victimes -il y en aurait au moins 160 000- qui ne sont pas entendues ou qu’on ne veut pas entendre, «70% de plaintes sont classées sans suite.» « Tout le monde savait.»

Nacima Bekhtaoui, Cécile Morel et Isis Van Groeningen.
Laurent Lafuma

Pourquoi a-t-on laissé faire ? La société cultive l’inertie. Les «gardiens du Temple» savent mais préféreraient qu’il en soit autrement, le «déni» est collectif. Le but de ce spectacle nécessaire n’est pas de dénoncer, mais de faire réfléchir, peut-être inciter à agir, rappeler que l’enfant doit être protégé et écouté. Ce n’est pas «négociable». Cécile Morel a adapté l’essai du juge Edouard Durand qui a codirigé les travaux de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) pendant trois ans (Tracts N°54, Éditions Gallimard, février 2024). En l’entendant le lire à la radio, elle l’a tout de suite imaginé sur un plateau de théâtre. Et entend susciter le débat. À la fin des représentations, des rencontres sont ainsi prévues avec le public et des associations. N.S.

Avignon Off, Théâtre des Lila’s, jusqu’au 21 juillet.

Un chapeau de paille d’Italie

Le texte d’Eugène Labiche est intact, porté par une mise en scène qui déménage. Le chapeau de paille qui fait tourner toutes les têtes, c’est celui d’Anaïs, dévoré par le cheval de Fadinard et qu’il faut remplacer. Dans un décor douillet (matelas et oreillers obligent), les cinq comédiens jouent leur rôle sans demi-mesure. Ils se jettent au sol, interpellent le public et glissent d’un personnage à un autre avec limpidité. Une pièce déjantée. T. B.

Le chapeau de paille qui fait tourner toutes les têtes, c’est celui d’Anaïs, dévoré par le cheval de Fadinard et qu’il faut remplacer.
DR

Au théâtre du Petit Louvre dans la chapelle, à 11H50 tous les jours sauf le lundi.

Jean Moulin d’une vie au destin

Ils sont cinq jeunes, deux femmes et trois hommes, sur scène et ont une heure pour raconter la vie de Jean Moulin en s’adressant directement au public. Mais le texte ne s’attache pas qu’au héros de la Résistance. Il y a d’abord l’adolescent qui traverse la Première Guerre mondiale, le jeune homme qui tisse sa carrière à la préfectorale. Commandée pour être présentée à des groupes scolaires, la pièce est une leçon d’histoire accessible et même drôle par moment. T. B.

Au Palace jusqu’au 21 juillet à 11h45, sauf le 10 et 17, et en septembre au musée de la Libération à Paris XVe

Jean Moulin d’une vie au destin au Palace est une création pour les groupes scolaires.
Tessa Biscarrat

Arletty, un cœur très occupé

En juillet 1970 dans un salon coquet. Tailleur-pantalon blanc, turban crème assorti, Arletty (Béatrice Costantini très convaincante) est agacée. Un grand journal lui envoie un stagiaire, Alexis (François Nambot remarquable) pour l’interviewer sur le «bel officier allemand» qu’elle a rencontré en 1941, pendant l’Occupation. L’actrice de 72 ans se désole d’être un «second plan». Elle met le jeune homme à la porte, mais il s’incruste et commence à parcourir un passage de sa correspondance avec Hans Jürgen Soehring, membre de la Luftwaffe de dix ans son cadet. «Quand vous serez plus grand, vous apprendrez peut-être à lire entre les lignes», lui lance Arletty hargneuse. Jean-Luc Voulfow a puisé dans la correspondance de «Biche» et de son «Faune» (Hélas ! je t’aime, Denis Demonpion, Éditions du Cherche Midi, 2018) pour écrire une pièce passionnante : Arletty, un cœur très occupé.

On sort heureux en ayant appris des choses sur cette «collaboration horizontale».
DR

Jean-Luc Moreau signe la mise en scène d’une rencontre choc. Sans fioriture. Se reposant sur le jeu des interprètes. Comme chien et chat, les deux protagonistes échangent et font connaissance à travers les lettres des deux amoureux. La phrase d’Arletty est restée célèbre : «Mon cœur est français mais mon cul est international.» Elle est celle qui sait, se souvient et est émue, face à celui qui découvre l’histoire et l’Histoire et se laisse toucher par les confidences de l’amoureuse illustre. «Ce n’est pas une récitation tout ça ! Continuez, mais alors sans théâtraliser et sans faire le cabot!», assène l’héroïne de l’Hôtel du Nord. «Vous êtes encore plus incroyable que votre légende, Arletty, j’en témoigne», rétorque son admirateur. Un avis partagé par le public. On sort heureux en ayant appris des choses sur cette «collaboration horizontale». N.S.

Jusqu’au 21 juillet au Théâtre 3S Avignon, puis à partir du 3 octobre au Théâtre des Mathurins (75008 Paris).

Frère(s)

Derrière la porte des grandes tables, l’enfer des fourneaux. Frère(s) est l’histoire de deux garçons en CAP cuisine que tout oppose, sauf l’envie de réussir. Le texte de Clément Marchand, qui souligne la violence d’un métier, est ponctué d’humour et d’émotion et est servi par une riche mise en scène.

Guillaume Tagnati et Jean-Baptiste Guinchard incarne ces deux ados qui font leur classes, s’épaulent, s’affrontent, traversent les âges et cabossent leur amitié. Lumière, danse, décor modulable ajoutent à l’histoire sans artifice et laissent pleinement le texte s’épanouir.

Au théâtre des Corps Saints à 18h05 tous les jours sauf le 9 et le 16.

Le texte de Frère(s) a été écrit par Clément Marchand.
François Fonty

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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