AccueilInternationalEmmanuel Macron veut-il mettre la dissuasion nucléaire française à disposition des Européens?

Emmanuel Macron veut-il mettre la dissuasion nucléaire française à disposition des Européens?

En visite à Stockholm, Emmanuel Macron a déclaré que la France avait la responsabilité de mettre sa capacité de dissuasion nucléaire à la disposition de l’Europe.
TT NEWS AGENCY / REUTERS

LA VÉRIFICATION – Une erreur de citation a fait croire à une inflexion de la doctrine française, dont les réseaux d’extrême gauche et d’extrême droite se sont saisis.

Le chef de l’État Emmanuel Macron aurait-il infléchi la doctrine de dissuasion de la France pour la mettre à disposition de la défense européenne ? Une citation attribuée par erreur à une intervention prononcée le 30 janvier par le président à Stockholm a fait bondir ses opposants et enflammé les réseaux sociaux dans les milieux d’extrême gauche et d’extrême droite. « En affirmant que « la France a la responsabilité de mettre sa capacité de dissuasion nucléaire à la disposition de l’Europe », [le président] engage une rupture très nette avec la doctrine de dissuasion française », s’est ému le député LFI Bastien Lachaud, expert des sujets de défense chez les Insoumis. « Européaniser notre puissance nucléaire est une folie », a déclaré de l’autre côté du spectre, l’ancienne candidate à la présidentielle (RN) Marine Le Pen. Un autre ex-prétendant, Nicolas Dupont-Aignan s’est inquiété lui aussi. « Ce projet est scandaleux en tout point : risque d’escalade guerrière, perte d’autonomie stratégique et dilution de notre souveraineté », a-t-il déclaré. Peu importe que la citation soit fausse, comme l’a reconnu ensuite Bastien Lachaud. « Il n’en reste pas moins que le président de la République a tenu des propos dont la teneur n’est absolument pas conforme à la doctrine de dissuasion nucléaire ’traditionnelle’ de la France », a assuré le député. Alors que le risque d’une extension de la guerre russo-ukrainienne inquiète en Europe, quelle est la doctrine de la dissuasion nucléaire française ? Et Emmanuel Macron l’a-t-elle fait évoluer ?

Ambiguïté et précision

Cinq pays appartiennent au cercle des puissances « dotées » au sens du Traité de non-prolifération : États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France. L’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord disposent aussi d’armes nucléaires. Tous disposent d’une doctrine de dissuasion nucléaire (pas nécessairement publique) qui repose sur un double principe paradoxal d’ambiguïté et de précision. Pour décrire le cadre d’emploi de l’arme atomique, chaque mot est choisi et soupesé pour adresser un message aux compétiteurs stratégiques et leur faire comprendre les risques qu’ils courent en cas d’agression. Mais les formulations maintiennent une part de flou volontaire pour qu’un potentiel agresseur ne puisse pas déterminer exactement le seuil de basculement d’un conflit du niveau conventionnel au stade nucléaire. La maîtrise de l’escalade est régie par une grammaire subtile.

En France, la dissuasion nucléaire repose entre les mains du chef de l’État qui est aussi chef des armées. Traditionnellement, chaque nouvel élu prononce un discours au cours de son mandat pour préciser sa vision. Emmanuel Macron s’est exprimé le 7 février 2020. « Si d’aventure un dirigeant d’État venait à mésestimer l’attachement viscéral de la France à sa liberté et envisageait de s’en prendre à nos intérêts vitaux, quels qu’ils soient, il doit savoir que nos forces nucléaires sont capables d’infliger des dommages absolument inacceptables sur ses centres de pouvoir, c’est-à-dire sur ses centres névralgiques, politiques, économiques, militaires », a-t-il déclaré. « Nos forces nucléaires ont été configurées pour cela avec la flexibilité et la réactivité nécessaires. En cas de méprise sur la détermination de la France à préserver ses intérêts vitaux, un avertissement nucléaire, unique et non renouvelable, pourrait être délivré à un agresseur étatique pour signifier clairement que le conflit vient de changer de nature et rétablir la dissuasion », a-t-il ajouté. Et de préciser : « Nos forces nucléaires jouent un rôle dissuasif propre, notamment en Europe. Elles renforcent la sécurité de l’Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne. Sur ce point, notre indépendance de décision est pleinement compatible avec une solidarité inébranlable à l’égard de nos partenaires européens. Notre engagement pour leur sécurité et leur défense est l’expression naturelle de notre solidarité toujours plus étroite. Soyons clairs : les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne ».

« Qui pourrait donc croire qu’une agression, qui mettrait en cause la survie de l’Europe, n’aurait aucune conséquence ? »

François Hollande en 2015

Pour garantir un flou sur le seuil nucléaire, la définition des intérêts vitaux de la France n’est pas précisée. L’inflexion sur la dimension européenne de la dissuasion française ne date quant à elle pas d’Emmanuel Macron. Deux exemples seulement. « Nous n’imaginons pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l’un pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre ne le soient aussi », avait déclaré Jacques Chirac en 1995 à propos du Royaume-Uni. « La définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale, parce que la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire », avait affirmé François Hollande en 2015. « Qui pourrait donc croire qu’une agression, qui mettrait en cause la survie de l’Europe, n’aurait aucune conséquence ? », avait-il interrogé. Qu’a dit Emmanuel Macron en Suède ? Il a rappelé que « ce que nous définissons comme nos intérêts vitaux est par quintessence européen ». Rien de nouveau donc. À noter aussi que les partenaires européens ne sont pas publiquement demandeurs d’une protection française. Ils sont déjà couverts pour la plupart par la dissuasion nucléaire de l’OTAN.

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Contexte de la guerre en Ukraine

Les spécialistes de la dissuasion ont corrigé les erreurs d’interprétation qui ont suivi le discours du président. « Nous sommes très loin d’un « parapluie nucléaire », ou même d’une dissuasion nucléaire élargie l’Europe, à l’image de la dissuasion élargie envers ses alliés. La France reste souveraine sur sa dissuasion mais reconnaît une imbrication de ses intérêts vitaux avec ses voisins », a analysé la spécialiste des sujets de dissuasion Héloïse Fayet sur X, pour répondre à l’emballement. « On peut en revanche noter une évolution du contexte de cette proposition : ce n’est pas la même chose de s’exprimer sur la dimension européenne de la dissuasion française à l’École de guerre en 2020 (avant l’Ukraine) et en Suède en 2024 (qui va rejoindre l’Otan) », a ajouté la chercheuse de l’Ifri. Pour être précis : les propos du président sont une réponse à une question et non issus de son discours.

En matière de dissuasion, les prises de parole sont toujours périlleuses. Et le chef de l’État n’est pas infaillible. L’année dernière, il avait suscité l’émoi en semblant indiquer qu’une frappe nucléaire tactique russe contre l’Ukraine n’impliquerait pas de réponse nucléaire. En donnant le sentiment de sortir de l’ambiguïté sur l’escalade, il avait généré de l’incertitude sur la doctrine française et la détermination alliée à soutenir Kiev. Il avait ensuite corrigé ses propos. La référence demeure son discours de 2020.

Même très sensible, la doctrine de dissuasion nucléaire a néanmoins vocation à pouvoir évoluer pour correspondre aux menaces. Il n’est pas surprenant que depuis la guerre froide, la France se soit adaptée à son environnement stratégique et au renforcement de ses liens avec ses partenaires européens. Mais les inflexions ont été lentes pour ne pas bousculer les équilibres de la dissuasion. Face à ces enjeux, le Rassemblement national comme la France insoumise proposent pour leur part des alternatives radicales en remettant en cause la place de la France au sein de l’OTAN.



Source du contenu: www.lefigaro.fr

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