AccueilCultureVertigéo, une vertigineuse tragédie futuriste en bande dessinée

Vertigéo, une vertigineuse tragédie futuriste en bande dessinée

LA CASE BD – Avec cet album en forme de fable architecturale post-apocalyptique, Lloyd Chéry, Emmanuel Delporte et Amaury Bündgen rendent un hommage décoiffant aux classiques du genre.

Un cataclysme nucléaire a plongé la planète dans le chaos. Plus de soleil, plus de vie. L’humanité a frôlé l’extinction. Les survivants se sont organisés. Météorologues, sismologues, charpentiers, mécaniciens se sont mis à l’ouvrage. Ils ont bâti des tours gigantesques pour sauver les humains menacés par les sols carbonisés et toxiques.

Des siècles après ce geste salvateur, ces «monades urbaines» chères à Robert Silverberg poussent comme des champignons. Tout en s’élançant vers le ciel voilé, ces tours «consomment» hommes et matériaux à un rythme effréné. Une hiérarchie stricte dicte les règles de cet univers baptisé Vertigéo où la couleur a même disparu du champ des possibles. Ugo, le chef de chantier a bien du mal à mobiliser ses hommes pour achever le cinquantième niveau de sa construction, qui oscille comme un pendule vertigineux au gré des bourrasques et tempêtes.

Pour le grand Chambellan, ne compte le travail des ouvriers. Le credo du Vertex est formel : il faut se soumettre et s’assurer que «seule la poussée compte». Les Punisseurs, sorte d’imposants gardiens en armure, sont là pour surveiller et châtier. Tout bascule lorsqu’une ingénieure en fuite croise la route d’un contremaître fatigué…

En adaptant la nouvelle d’Emmanuel Delporte, Lloyd Chery (rédacteur en chef de Métal Hurlant, chroniqueur sur France Inter) et le dessinateur Amaury Bündgen (Ion Mud, Le Rite) se sont volontairement inscrits dans la grande tradition des récits d’anticipation post-apocalyptiques des années 1970 (THX 1138, Soleil Vert, L’Âge de cristal, La Planète sauvage…) tout en rendant hommage aux bandes dessinées des années (À Suivre), de La Tour de Schuiten et Peeters au Transperceneige de Lob et Rochette

«Ces derniers temps, le post-apocalyptique revient à la mode après une vague d’œuvres consacrées aux zombies, reconnaît Lloyd Chery. Nous avons travaillé plus d’un an et demi sur cet album. J’avoue que je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement, mais l’intrigue de Vertigéo s’avère très connectée à notre présent. Si l’univers que nous avons créé se reconnecte aux intrigues conspirationnistes des années 1970, l’histoire que nous développons s’est fait rattraper par la réalité.»

Et Lloyd Chery de poursuivre : «Le plus passionnant avec le monde de Vertigéo, c’était de pouvoir le rendre le plus crédible possible, avec ces différentes castes, et la mise en scène de ces tours titanesques.»

Comme dans les grands récits d’anticipation des années 70, une fois créé l’univers dystopique qui entoure le récit, reste à soigner le final de l’aventure. Le twist terminal s’avère aussi dérangeant que surprenant.


LA CASE BD

L’album Vertigéo de Lloyd Chéry, Emmanuel Delporte et Amaury Bündgen renoue avec les thématiques d’anticipation de l’âge d’or de la science-fiction, tout en s’inspirant des BD des années Métal Hurlant, (A suivre), sans oublier Moebius, Schuiten en passant par Lob et Rochette.
© Casterman 2024

Le choix de la page 37 permet de présenter aux lecteurs une sorte de résumé à la fois graphique et scénaristique de Vertigéo.

«Il s’agit d’une planche qui clôt le chapitre 2 du livre, note Lloyd Chery. Elle est en noir et blanc, ce qui n’est pas très courant dans les albums d’aujourd’hui. Avec Amaury Bündgen, nous avons opté pour ce style lavis teinté de gris en nous référant aux classiques du genre, du Grand Pouvoir du Schninkel de Van Hamme et Rosinski à La Fièvre d’Urbicande de Shuiten et Peeters sans oublier Le Transperceneige de Lob et Rochette. C’était pour nous une forme d’âge d’or.»

«Dans la case 1 de la page 37, j’ai eu l’envie de mettre en valeur un décor imposant.» déclare le dessinateur Amaury Bündgen.
© Casterman 2024

De son côté, le dessinateur Amaury Bündgen fait observer : «Dans la case 1 de la page 37, j’ai eu l’envie de mettre en valeur un décor imposant. Les deux protagonistes sont présentés de dos, accoudés à la balustrade. Ils semblent petits face au puit central qui est éclairé par un jeu de lumière. car si on observe bien cette case, la lumière arrive par en dessous. Notre volonté était de construire une architecture plausible, avec des monte-charges, des arches. etc…»

«Dans cette case 2, Ugo le chef de chantier et Jafar, rappellent un peu le film de Chaplin Les Temps modernes. C’est le premier à avoir montré le côté aliénant du travail à la chaîne.» dixit Lloyd Chery.
© Casterman 2024

«La case 2 permet de changer d’axe, analyse Lloyd Chery. Après le champ, voici le contrechamp. Non seulement, on montre le visage des deux personnages, mais en plus on se rapproche d’eux, en plan américain. Jafar, le météorologue déclare que jamais le groupe d’ouvriers n’arrivera «à tenir les délais.» Nous avons tenu avant tout à raconter une histoire d’êtres humains. Ugo le chef de chantier et Jafar, rappellent un peu le film de Chaplin Les Temps modernes. C’est le premier à avoir montré le côté aliénant du travail à la chaîne, et les cadences intenables que les ouvriers doivent soutenir jusqu’à la folie.»

Et le dessinateur de préciser : «Dans cette case 2, on comprend mieux que la lumière vient d’en bas, car les ombres sont accentuées, et le haut des bras de Jafar est sombre. Cet éclairage contrasté permet d’insinuer qu’il existe très peu de nuances dans le monde de Vertigéo. C’est un monde totalitaire.»

«Lloyd m’avait mis sur la voie de ce personnage en me disant d’aller voir l’acteur Viggo Mortensen dans l’adaptation cinéma de La Route de Cormac McCarthy.» raconte le dessinateur Amaury Bündgen.
© éditions Casterman 2024

«La case 3 offre un gros plan du héros Ugo, le chef de chantier de la tour, détaille Amaury Bündgen. Lloyd m’avait mis sur la voie de ce personnage en me disant d’aller voir l’acteur Viggo Mortensen dans l’adaptation cinéma de La Route de Cormac McCarthy. On le sent usé, vieux, déjà au bout de la route, avec sa barbe et ses cheveux longs et mouillés…»

Et Lloyd Chery d’ajouter : «Au départ, dans la nouvelle d’Emmanuel Delporte, ce personnage n’avait pas de nom. Nous lui en avons donné un. Ugo est un homme entre 45 et 50 ans. Il est tout le temps aux aguets. Dans cette image, il tourne la tête parce qu’il se sent surveillé à juste titre. Nous avons rendu hommage à l’atmosphère paranoïaque des ouvrages d’anticipation comme 1984 ou Le Meilleur des mondes.»

«Les Punisseurs ont quelque chose des Fremen du Dune de Frank Herbert. Avec ses lunettes à trou, sa cagoule, il inspire la peur et le respect», analyse Lloyd Chery.
© Casterman 2024

Pour la case 4, le lecteur change à nouveau de perspective en se mettant dans la peau d’Ugo. Le point de vue est immersif. Nous sommes en contre-plongée et distinguons en levant le regard un Punisseur qui observe la scène à l’abri d’un pilier de la tour.

«Les Punisseurs portent un costume très inspiré du film d’animation japonais Jin-Roh, la brigade des loups, scénarisé par Mamoru Oshii, reconnaît Lloyd Chery. Il fallait leur imaginer un physique imposant. Ils ont quelque chose des Fremen du Dune de Frank Herbert . Avec ses lunettes à trou, sa cagoule, il inspire la peur et le respect.»

«Ce personnage devait être effrayant, poursuit Amaury Bündgen. Il porte un respirateur, et un masque à trou qui lui fait un regard de mouche. Le Punisseur doit être un être déshumanisé.»

«Ici, le protagoniste principal renonce à toute rébellion possible. Il baisse la tête.» rappelle Amaury Bündgen.
© Casterman 2024

La cinquième case change à nouveau l’axe de vision du lecteur. Nous sommes désormais en plongée. «Il convenait de faire sentir au lecteur à la fois l’abattement d’Ugo et sa soumission à l’autorité du Grand Chambellan, note le scénariste. La bulle «Silence Jafar!» sous-entend qu’il faut se taire pour être efficace.» A cela, le dessinateur ajoute : «Oui, avec ce «Silence Jafar!», le protagoniste renonce à toute rébellion possible. Il baisse la tête. On n’est plus dans la discussion…»

«Cette grande image permet de montrer toute la virtuosité graphique d’Amaury Bündgen», explique le scénariste Lloyd Chery.
© Casterman 2024

Cette sixième case prend l’équivalent d’une demi-page. «Cette grande image permet de montrer toute la virtuosité graphique d’Amaury Bündgen, explique Lloyd Chery. Sur cette moitié de page, nous avons l’occasion de montrer la dimension vertigineuse de la tour. Nous avons bien sûr pensé à l’effet Waouh. Amaury a réussi une sorte de vertige graphique qui donne le sentiment que le sort de l’humanité ne tient qu’à un fil. Évidemment, cette case fait aussi référence à la saga L’Incal de Jodorowsky et Moebius. Elle évoque «Suicide Alley» et convoque le souvenir de ces habitants désespérés qui se jettent dans le vide pour en finir avec leurs existences minables.»

Et Amaury Bündgen de conclure : «Moi, ce que je vois surtout, c’est le projet architectural de Vertigéo. Ces ouvrages qui défient les dieux et qui rappellent la tour de Babel. J’ai travaillé sur les plans de cette tour comme s’il s’agissait d’une vraie construction. Un peu comme la tour Eiffel, nous sommes dans une esthétique de l’ère industrielle, à base de poutrelle, d’arches, de taules et de boulons. Cette bible graphique insinue que les gens sont aliénés par la machine et par l’acier. C’est assez oppressant.»

Vertigéo de Lloyd Chéry (scénario) et Amaury Bündgen (dessin) d’après une nouvelle d’Emmanuel Delporte, aux éditions Casterman, 136 p., 22 €.

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